Sans nouvelles

19 03 2008
Les grilles en fer forgé étaient entrebâillées. Comme une invitation à entrer. L’herbe haute avait envahi la courette. J’ai déplacé le panneau à vendre en berne. J’ai enjambé les broussailles et les débris qui encombraient l’accès à la porte principale. Si seulement cette dernière avait été fermée à clef !
J’habitais pratiquement à côté. Cela faisait des mois que la maison était inhabitée. Il n’y avait pas grand mal à y jeter un coup d’œil. Ma visite ne ferait de tort à personne.
Le soleil éclairait le couloir d’un clair obscur digne d’un maître flamand. Les reflets ocres sur les murs décrépis se mélangeaient aux lézardes brunies des murs détapissés. Le sol était jonché de feuilles d’automne à moitié pourries. Des journaux et des toutes boîtes s’entassaient sous la fente de la boîte aux lettres. La poussière s’était glissée entre leurs pages. Je ne lisais ou n’écoutais jamais les nouvelles. Bonne ou mauvaise, chacune d’elles aurait mérité trop d’attention. Enfant déjà, je m’insurgeais contre leur sélection abusive. Le monde ne pouvait se résumer à tourner autour du nombril de quelques pays voisins. C’est en repoussant cet amalgame de papier décoloré, que je trouvai la lettre. Une enveloppe blanche immaculée qui se démarquait, qui me narguait. Elle était adressée à une certaine Mademoiselle Aure. Dont le nom était superbement calligraphié. Coupable et indiscret, je n’ai pas résisté. L’humidité ambiante et mon souffle projeté suffirent à délivrer l’enveloppe de sa pellicule de colle. Le papier, d’un grammage très léger était plié en trois de façon inégale. Bleuté, comme une dragée, veiné comme une peau ridée, il réclamait lecture. A reculons, je cherchai un endroit où m’asseoir. Je voulais savourer à mon aise. Calmer l’excitation qui m’envahissait. Le rez-de-chaussée à nu n’avait plus été nettoyé depuis belle lurette. Je m’installai sur un gros radiateur en fonte, jambes pendantes. En quelques minutes, j’avais renoncé à toute culpabilité, oublié toute discrétion, fais fi de toute réserve morale. Et pourtant, je retardais le moment d’effeuiller, de déplier. Je découvrais l’essentiel. Le plaisir du non- dit…. si proche de l’interdit. Tant que la nouvelle n’était pas dévoilée, tout restait merveilleusement possible. Je décidai de m’accorder le temps. D’enfreindre les règles de la montre. Les mains serrées sur le papier déjà froissé, je choisis de fermer les yeux et de laisser Mademoiselle Aure exister à son gré.
Mademoiselle Aure. Soixante huit ans et des poussières, pieds nus sur le carrelage. Encore jeune de corps mais vieille d’esprit. A emménagé depuis huit jours. Collectionne les ronds de serviette. Ne sait plus quoi en faire. Ne se rappelle plus pourquoi elle a eu si peu d’amants. Se sent veuve sans s’être jamais mariée. N’a plus reçu de nouvelles de qui que ce soit depuis dix ans. Maladroite, elle déchire l’enveloppe en l’ouvrant. Mademoiselle Aure pleure sans larmes. Dépose le papier bleu à portée de main sur l’accoudoir de son fauteuil préféré. S’accorde une respiration tremblante avant de la relire encore et encore.
Ou Mademoiselle Aure. Vingt quatre ans. A peur du noir. Déteste son prénom. Entame un ixième régime draconien. Terminera son droit dans deux ans. Avec grande distinction. Veut prouver à la face du monde, qui ressemble étrangement à son père, combien elle est extraordinaire. Change de mec comme de tenue. Les aime tous avec passion pour ensuite les larguer. Quand c’est fini, c’est trop tard. Croit reconnaître l’écriture d’un ex. Remet la lecture à plus tard. Mademoiselle Aure vient d’hériter de la maison de sa grand-mère. A décidé d’y habiter. Seule. Et d’assurer.
Ou Mademoiselle Aure. Age volontairement indéterminé. Expatriée par choix. Callgirl par obligation. Originaire d’un ailleurs ingrat. Offre d’aimer par sms ou sur la toile.. Reçoit à domicile. Massages avec ou sans finition. L’étage est réservé à son intimité. Elle veut récolter un maximum. Pour un voyage définitif à l’autre bout de ses rêves.. Ou pour tout recommencer. Elle remboursera son passage en cinq ans. Si tout va bien, façon de parler. C’est peut être la troisième lettre de là-bas. Mademoiselle Aure hésite. N’a plus la force de pleurer.

Pour imaginer mes Aure, j’avais plissé les yeux. Je le fais toujours quand je rêve éveillé. Pour revenir à la réalité, je les ai bien frottés. Je me suis pincé. Plusieurs fois. Une odeur de concombre flottait dans l’air. Je n’étais pas victime d’hallucinations. C’était bien Aure qui se promenait en peignoir blanc. Un drap de bain bleu ciel était noué autour de ses cheveux encore mouillés. Son visage était tartiné au yaourt et concombre. Sa main droite feuilletait nonchalamment et sans conviction un magazine à la mode. Des sms s’entassaient bruyamment dans son portable. L’horloge indiquait dix heures dix. Un halo de lumière accompagnait chacun de ses gestes qui semblaient aussi peu naturels que les ronflements qui venaient de la chambre. Mademoiselle Aure y sommeillait les cheveux blancs en bataille. Un double édredon épousait le galbe du vieux lit grinçant. Une moue enfantine et coquine gonflait sa joue droite à chaque respiration. Une bague au brillant à la couleur passée se retenait de glisser de son annulaire trop maigre. La radio grésillait. Du Glenn Miller s’en échappait comme une libération. Les rideaux retenus par une cordelette s’accrochaient au mur. Incommodé par l’odeur du renfermé, je sortis sur la pointe des pieds. De la salle d’eau, montait le grondement joyeux d’une baignoire qui se remplit. Des rires et du champagne se mêlaient aux cris et à la house qui faisait vibrer les murs. Aure simulait consciencieusement sa cinquième montée de plaisir quotidienne. Les trois incarnations de mon rêve se partageaient la maison mais semblaient s’ignorer. Etait ce pure tactique ? La lettre était sur la table de nuit à portée de main. Mais une lettre identique dépassait de la poche du peignoir. Et une troisième trempée collait au mur suintant de la salle de bain. La lettre devait contenir l’explication. En la lisant, j’allais donner du sens à la situation. J’étais en route vers la chambre quand Aure, ma nouvelle AD m’en épargna la nécessité. – Ho…Patrick, reviens parmi nous ! Fini la sieste ! Le briefing sur le time sharing vient d’être confirmé par mail. As-tu déjà une piste, une idée ?

Bruxelles, janvier 2008

Publicités

Actions

Information

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




%d blogueurs aiment cette page :